Depuis que le Pentagone déclassifie ses archives sur les phénomènes non identifiés, une idée revient en boucle dans la presse spécialisée : la Chine et la Russie auraient elles aussi récupéré des objets tombés du ciel, et seraient en train d’essayer de les copier. Le mot d’ordre, côté partisans de la divulgation : une « course » a commencé pour savoir qui, de Washington, Pékin ou Moscou, percera le secret le premier. Alléchant. Mais avant de s’emballer, il faut regarder d’où vient cette affirmation — et ce qu’elle vaut vraiment.

Petit rappel de vocabulaire. UAP, c’est l’acronyme anglais pour Unidentified Anomalous Phenomena, soit « phénomènes anormaux non identifiés ». En français, on dit plutôt PAN, pour « Phénomène Aérospatial Non identifié ». C’est la manière moderne et neutre de parler d’« OVNI » sans présumer qu’il s’agit d’une soucoupe volante : on décrit ce qu’on observe, pas ce qu’on imagine.

D’où sort cette histoire de rétro-ingénierie ?

L’affirmation ne vient pas d’un document officiel, mais d’une personne : Jordan Flowers, directeur exécutif d’une organisation privée, l’UAP Disclosure Foundation, qui milite pour la transparence sur le sujet. Interrogé au moment des dernières salves de fichiers déclassifiés, il a lâché cette phrase, reprise partout depuis :

« Nous avons aussi des raisons de penser que les Chinois et les Russes pourraient avoir récupéré leurs propres objets liés à ce phénomène, et pourraient avoir tenté de les rétro-concevoir. »

« Rétro-concevoir » (ou rétro-ingénierie), c’est le fait de démonter un appareil qu’on n’a pas construit pour comprendre comment il fonctionne et, idéalement, le reproduire. L’idée sous-jacente est vertigineuse : si des puissances rivales détenaient une technologie d’origine inconnue, celui qui la maîtriserait le premier prendrait une avance militaire colossale. D’où le terme de « course » employé par les tenants de cette thèse.

Le problème : aucune preuve, pour l’instant

C’est là qu’il faut garder la tête froide. Cette déclaration s’appuie sur d’anciens briefings classifiés évoqués de mémoire, pas sur une pièce du dossier public. Et les fichiers eux-mêmes, comme on l’a vu dans les livraisons précédentes, sont riches en témoignages et en débats internes, mais pauvres en conclusions fermes.

À ce stade, plusieurs faits méritent d’être posés noir sur blanc :

  • Aucune de ces allégations n’a été vérifiée de façon indépendante.
  • Ni Moscou ni Pékin n’ont jamais reconnu la moindre opération de récupération d’objet non identifié.
  • La thèse recoupe des affirmations plus anciennes, notamment celles du lanceur d’alerte David Grusch, ancien officier du renseignement américain, qui parlait déjà de programmes secrets — là encore sans preuve matérielle rendue publique.

En clair : on est dans le domaine de l’affirmation, pas de la démonstration.

Ce que dit le Pentagone

Autre point important, et il change tout : l’agence américaine officiellement chargée du sujet ne valide pas ce récit. L’AARO (All-domain Anomaly Resolution Office, le bureau du département de la Défense créé pour enquêter sur les PAN) a été clair. Interrogé sur les histoires d’appareils extraterrestres récupérés, un porte-parole a indiqué que l’AARO « n’a découvert aucune information vérifiable permettant d’étayer » ces affirmations.

Autrement dit, l’organisme le mieux placé pour trancher dit, à ce jour, qu’il n’a rien trouvé de solide. Ça ne prouve pas que la thèse est fausse — l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence — mais ça oblige à la présenter pour ce qu’elle est : une hypothèse forte, portée par des militants de la divulgation, et non un fait établi.

Pourquoi cet angle nous intéresse

Sur ce blog, on suit surtout ce qui se passe hors des États-Unis. Or cette affaire, même si elle naît à Washington, place la Chine et la Russie au centre de l’échiquier. Et elle arrive dans un contexte concret où l’Asie n’est plus un décor lointain : plusieurs vidéos des derniers fichiers du Pentagone ont été filmées au-dessus de la mer de Chine orientale et de la mer Jaune, et le Japon a confirmé analyser ces données tout en reconnaissant posséder ses propres images.

Concrètement, le sujet des PAN est en train de se « géopolitiser ». On est passé de « qu’est-ce que c’est ? » à « qui est en avance sur qui ? ». C’est un glissement notable : quand des États commencent à traiter le phénomène comme un enjeu de sécurité nationale et de rivalité entre grandes puissances, la question sort du folklore pour entrer dans les cabinets ministériels.

À retenir

  • Un responsable d’une fondation privée affirme que la Chine et la Russie auraient récupéré des UAP et tenteraient de les copier.
  • Cette thèse n’est pas prouvée : aucun document public ne l’atteste, et ni Pékin ni Moscou ne l’ont confirmée.
  • Le bureau officiel américain (AARO) dit n’avoir trouvé aucune information vérifiable en ce sens.
  • L’intérêt de l’affaire n’est pas dans la « révélation » — il n’y en a pas — mais dans la façon dont le dossier PAN devient un terrain de rivalité entre grandes puissances, Asie comprise.

À suivre, donc, mais avec le scepticisme qui s’impose. Une déclaration frappante n’est pas une preuve, et sur ce sujet plus qu’un autre, la prudence reste la meilleure boussole.


Sources :