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Un peu de vocabulaire avant de commencer, parce qu’il va servir tout du long. PAN signifie « Phénomène Aérospatial Non identifié », le terme officiel français. UAP est son équivalent anglais, Unidentified Anomalous Phenomena, littéralement « phénomènes anormaux non identifiés ». Les deux désignent la même chose : quelque chose qu’on observe dans le ciel sans pouvoir l’expliquer sur le moment. Rien de plus, rien de moins. Le mot clé, c’est « non identifié » — pas « extraterrestre ».

Pendant longtemps, ce sujet a vécu dans un triangle bien particulier : les militaires, qui gardent leurs archives ; les passionnés, qui compilent les témoignages ; et les médias, qui racontent tout ça avec plus ou moins de rigueur. La science, la vraie, celle qui publie dans des revues et se fait démonter par ses pairs, restait à distance. Depuis 2025-2026, quelque chose bouge. On te raconte ce basculement — et on t’apprend, en chemin, à faire le tri entre une vraie découverte, un brouillon en ligne et un coup de com.


1. Ce qui a changé : de la rumeur à la publication

Le tournant n’est pas un événement unique, c’est une accumulation. En 2025 et 2026, plusieurs choses se sont produites en même temps, dans des pays différents, sans coordination apparente.

Des astronomes suédois ont ressorti des archives photographiques vieilles de 70 ans pour y chercher des traces d’objets non identifiés, et publié le résultat dans une revue à comité de lecture. Une université allemande a transformé la traque des UAP en un problème d’ingénierie ordinaire — caméras, IA, statistiques. Un conseil consultatif scientifique américain, mandaté par le gouvernement, a passé au crible plus d’une centaine de vidéos infrarouges du Pentagone avec des outils de mesure de vitesse. Une conférence internationale de scientifiques s’est tenue à Toronto pour discuter, sérieusement, de méthode et de standards. Et une comète venue d’un autre système stellaire a servi de terrain d’entraînement grandeur nature à la question qui hante tout le domaine : comment distingue-t-on une anomalie naturelle d’un signe d’intelligence non humaine ?

Le point commun à toutes ces histoires, c’est l’outil. Pas le témoignage, pas la conviction, pas le récit — l’instrument, la donnée, la méthode. C’est ce déplacement qu’on documente dans ce dossier. On a volontairement laissé de côté la carte des agences gouvernementales et des services publics à travers le monde — on l’a déjà faite dans un précédent dossier. Ici, on s’intéresse à autre chose : comment on observe, comment on publie, et comment un lecteur normal peut apprendre à faire le tri.


2. La boîte à outils du lecteur : preprint, relecture par les pairs, corrélation

Avant d’aller plus loin, il faut poser trois outils. Tu vas en avoir besoin à chaque section de ce dossier, alors autant les avoir en tête dès maintenant.

Le preprint. C’est un article scientifique mis en ligne par ses auteurs, avant toute vérification extérieure. Concrètement, n’importe quel chercheur peut déposer son travail sur des plateformes comme arXiv et le rendre public en quelques heures. Avantage : la recherche circule vite. Problème : personne d’autre que les auteurs n’a encore vérifié la méthode, les calculs, ni même si les conclusions tiennent debout. Un preprint, c’est un brouillon public. Pas une preuve.

La relecture par les pairs (peer review en anglais), c’est l’étape qui transforme — ou pas — ce brouillon en publication reconnue. Une revue scientifique sérieuse envoie l’article à d’autres chercheurs du même domaine, qui ne connaissent pas les auteurs et n’ont aucun intérêt à les ménager. Leur travail : traquer les failles, redemander des calculs, exiger des clarifications, parfois refuser purement et simplement. Ce n’est pas un processus parfait — il arrive que des études bancales passent au travers, et que des travaux solides se fassent recaler par excès de prudence. Mais c’est le meilleur filtre collectif dont dispose la science. En clair : preprint veut dire « regardez, mais avec des pincettes ». Publication relue par les pairs veut dire « d’autres spécialistes ont vérifié, et ça a tenu ».

Corrélation n’est pas causalité. C’est sans doute le piège le plus fréquent dans ce genre de dossier. Deux phénomènes peuvent évoluer ensemble dans le temps sans que l’un cause l’autre. L’exemple classique : les ventes de glaces et les noyades augmentent toutes les deux en été — pas parce que manger une glace fait couler, mais parce que la chaleur pousse à faire les deux. Une corrélation statistique est un indice qui mérite d’être creusé. Ce n’est jamais, à elle seule, une explication.

Un dernier outil, plus concret : sans métadonnées, une vidéo ne prouve rien. Pour transformer l’image d’un point lumineux en information exploitable — sa taille, sa vitesse, son altitude — il faut connaître la distance entre la caméra et l’objet, le champ de vision exact de l’optique utilisée, et la trajectoire de l’appareil qui filme. Sans ces trois données, un point qui bouge vite à l’écran peut aussi bien être un objet minuscule et proche qu’un objet gigantesque et lointain. Retiens cette idée, elle revient plus loin dans ce dossier — et elle explique, à elle seule, pourquoi tant de vidéos spectaculaires ne mènent scientifiquement nulle part.

Ces quatre notions en tête, on peut attaquer les dossiers concrets.


3. VASCO et les plaques de Palomar : chasser les fantômes du ciel des années 1950

Entre 1949 et 1957, l’observatoire du mont Palomar, en Californie, a photographié méthodiquement le ciel entier, nuit après nuit, sur de grandes plaques de verre. Ce relevé, appelé POSS-I (Palomar Observatory Sky Survey), est resté un trésor d’archives pendant sept décennies — jusqu’à ce que l’astrophysicienne suédoise Beatriz Villarroel, rattachée à Nordita (l’Institut nordique de physique théorique) et à l’université de Stockholm, décide de les rouvrir.

Son projet s’appelle VASCO (Vanishing and Appearing Sources during a Century of Observations, « sources qui disparaissent et apparaissent au fil d’un siècle d’observations »). L’idée de départ était de comparer le ciel d’hier et celui d’aujourd’hui pour repérer des étoiles qui auraient purement et simplement disparu — une façon originale de chercher des traces de civilisations extraterrestres sans écouter le moindre signal radio. En creusant les plaques, l’équipe est tombée sur autre chose : des dizaines de milliers de « transitoires », ces points lumineux qui apparaissent sur une seule photo puis s’évanouissent. Le catalogue en compte aujourd’hui plus de 107 000.

Un point qui clignote une seule fois, ça peut être beaucoup de choses banales : un astéroïde, une étoile variable, une poussière sur l’émulsion, un défaut de développement. Mais deux résultats, publiés en 2025, ont fait particulièrement parler. D’abord, une corrélation statistique : sur 2 718 jours analysés, l’équipe affirme qu’un transitoire était environ 45 % plus probable dans les 24 heures suivant un essai nucléaire au sol. Ensuite, des alignements — plusieurs flashs disposés en ligne droite sur une même plaque, compatibles avec le reflet d’un objet en orbite géostationnaire, à 36 000 km d’altitude. Sauf que ces plaques datent d’avant 1957, c’est-à-dire avant Spoutnik, le tout premier satellite artificiel. À cette date, rien de fabriqué par l’homme n’était censé se trouver là-haut.

C’est un cas d’école pour appliquer les outils du chapitre précédent. La corrélation avec les essais nucléaires ? Les auteurs eux-mêmes préviennent noir sur blanc qu’ils ne connaissent pas la cause — ils décrivent un lien statistique, pas une explication. Et la critique n’a pas tardé : en 2026, une équipe menée par Watters a publié une évaluation jugeant les preuves de « technosignatures » sur les plaques non convaincantes, pointant des artefacts d’émulsion mal filtrés. Villarroel a répondu point par point, accusant à son tour la critique de mélanger deux méthodes différentes. Résultat : un débat public, dans des revues à comité de lecture, où chaque camp publie, corrige, republie. C’est laborieux, ce n’est pas spectaculaire — et c’est exactement à ça que ressemble la science quand elle fonctionne sur un sujet incertain.


4. Allemagne : des caméras qui ne dorment jamais

Changement complet de méthode avec le professeur Hakan Kayal, de l’université Julius-Maximilian de Würzburg, en Bavière. Il y a dix ans, il a fondé l’IFEX, un centre de recherche universitaire consacré à l’étude de tout ce qui pourrait relever d’une vie ailleurs que sur Terre. Son approche part d’un constat simple : si on veut savoir sérieusement ce qui traverse le ciel, il ne faut pas attendre qu’un témoin sorte son téléphone après coup. Il faut filmer en continu, partout, avec des instruments calibrés.

C’est le rôle de ses caméras SkyCAM. Depuis fin 2021, une caméra « all-sky » — qui voit tout le dôme céleste d’un coup — tourne sans interruption sur un toit du campus. Elle enregistre tout : avions, satellites, éclairs, météores. Le vrai cœur du dispositif, c’est le logiciel : une intelligence artificielle entraînée à reconnaître ce qui est banal, pour l’écarter automatiquement et ne garder que ce qui ne colle avec rien de connu. La dernière génération, la SkyCAM-7, a même été installée à 2 650 mètres d’altitude sur la Zugspitze, le point culminant d’Allemagne — présenté comme le plus haut observatoire de détection UAP au monde.

Ce qui rend cette approche intéressante méthodologiquement, c’est qu’elle inverse complètement la logique dominante côté américain. Là où le débat outre-Atlantique part généralement d’un événement spectaculaire qu’il faut expliquer après coup, Kayal accumule des mois d’images parfaitement anodines, dans l’espoir de faire ressortir, statistiquement, la poignée d’événements qui résistent à toute identification. C’est plus lent, moins vendeur, mais ça produit un jeu de données homogène et comparable dans le temps — exactement ce qui manque le plus cruellement au reste du domaine. Preuve que le sérieux instrumental commence à être reconnu institutionnellement : le 16 juillet 2026, la ministre fédérale allemande de la Recherche, Dorothee Bär, est venue visiter le laboratoire en personne.


5. Australie : quand le budget UAP finance la surveillance des débris spatiaux

À l’autre bout du monde, l’astrophysicien Brad Tucker, de l’Université nationale australienne (ANU), a tenu fin juillet 2026 un discours qui illustre une autre dimension de la science des UAP : la question, très concrète, du financement. Sa formule : « Je prendrai tout l’argent qu’on voudra bien nous donner. Au moins, si tu traques des UAP, tu traques aussi les débris spatiaux. »

Derrière la boutade, un fait technique imparable. Les instruments capables de repérer un objet non identifié dans le ciel — télescopes optiques, radars de veille, capteurs grand champ — sont exactement les mêmes que ceux qui surveillent les dizaines de milliers de morceaux de ferraille en orbite basse : étages de fusées abandonnés, satellites morts, fragments de collisions. Cette discipline s’appelle la space situational awareness, la « conscience situationnelle de l’espace ». Un télescope assez précis pour distinguer un boulon perdu à 800 km d’altitude est, par construction, un excellent détecteur de tout ce qui bouge de façon inhabituelle là-haut.

Le contexte, c’est un budget spatial australien en chute de plus de 50 % depuis 2024. Pour Tucker, peu importe l’étiquette sur le chèque : si l’intérêt du public et des financeurs pour les UAP permet de payer des instruments dont le pays a de toute façon besoin pour surveiller son ciel, autant s’en servir. C’est un rappel utile : toute la science des UAP ne se joue pas dans des publications retentissantes. Une partie se joue dans des lignes budgétaires, et dans la réutilisation intelligente d’infrastructures existantes.


6. Le preprint ukrainien sur la Lune : anatomie d’une controverse

Voici maintenant un cas concret pour mettre en pratique tout ce qu’on a posé plus haut. En août 2026, une équipe de l’Observatoire astronomique principal de l’Académie des sciences d’Ukraine, menée par l’astronome Boris Zhilyaev, a publié une étude affirmant avoir filmé plus de vingt objets non identifiés près de la Lune, avec une caméra à haute vitesse montée sur un télescope. Les chiffres avancés donnent le vertige : des tailles allant jusqu’à 40 km, des vitesses de 11 km par seconde, des structures en anneau tournant sur elles-mêmes, des forces centrifuges dépassant deux fois la gravité terrestre. Les auteurs évoquent même un comportement « intelligent ».

Applique la boîte à outils du chapitre 2, et l’affaire change de nature. C’est un preprint : personne, en dehors des auteurs, n’a encore vérifié la méthode. Les images brutes n’ont pas été rendues publiques — impossible pour d’autres équipes de vérifier quoi que ce soit. Et selon les critiques qui ont eu accès à des extraits, les fameux objets n’occuperaient que quelques pixels flous, ouvrant grand la porte aux artefacts : poussière, insecte, débris, défaut de capteur. Surtout, toutes les tailles et vitesses annoncées reposent sur une hypothèse non démontrée : que les objets se trouvent effectivement à la distance de la Lune. S’ils sont en réalité à quelques kilomètres, dans l’atmosphère terrestre, ils deviennent minuscules et lents — c’est exactement le problème des métadonnées manquantes évoqué plus haut, appliqué à un cas réel.

Il y a enfin un précédent qui pèse lourd. En 2022, la même équipe avait publié des travaux similaires sur des objets non identifiés au-dessus de Kyiv. L’Académie des sciences d’Ukraine avait lancé une revue formelle, qui avait conclu à des erreurs significatives et à un travail ne répondant pas aux standards de publication. À l’époque déjà, l’astrophysicien de Harvard Avi Loeb — qu’on retrouve plus loin dans ce dossier — avait montré que les calculs de distance de l’équipe étaient surestimés d’un facteur dix.

Ce dossier ukrainien n’est pas un mensonge : les chercheurs ont sans doute bien filmé quelque chose. Le problème, c’est l’écart entre ce que les données permettent réellement d’affirmer et la conclusion qu’on en tire publiquement. C’est très exactement le piège que la méthode scientifique sert à éviter.


7. Toronto et le modèle GEIPAN : la France comme point de départ d’une méthode mondiale

Du 24 au 26 juillet 2026, la conférence annuelle de la SCU (Scientific Coalition for UAP Studies), une coalition de scientifiques qui appliquent aux UAP les mêmes règles qu’à n’importe quel sujet de recherche, s’est tenue à Toronto. Dix-neuf intervenants venus du Canada, des États-Unis, du Japon, de France, d’Allemagne et de Hongrie y ont présenté des travaux sur les enquêtes multi-capteurs, l’analyse de données par IA, la sécurité aérienne et la reproductibilité des mesures.

L’intervention la plus révélatrice pour ce dossier est venue d’un Français : Michael Vaillant, data scientist qui a longtemps travaillé au GEIPAN (Groupe d’Études et d’Informations sur les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés), le service public français rattaché au CNES, l’agence spatiale nationale, actif depuis 1977. Son message tenait en une phrase : arrêtons de réinventer la roue dans chaque pays. Sa proposition, une coalition internationale de standards, prendrait le GEIPAN comme point de départ, parce qu’il dispose d’un demi-siècle de recul et d’un protocole d’instruction rodé — recoupement des témoignages, vérification du trafic aérien, des satellites, de la météo, classement systématique de chaque dossier, archive publique.

Pourquoi ce modèle intéresse-t-il autant les scientifiques réunis à Toronto ? Parce qu’aujourd’hui, chaque groupe de recherche ou chaque pays collecte ses observations avec ses propres formulaires, ses propres critères, ses propres bases de données. Résultat : des milliers de signalements impossibles à comparer d’un pays à l’autre, un peu comme des laboratoires qui mesureraient tous la température avec des unités différentes. Une méthode commune — les mêmes catégories, les mêmes seuils de preuve, la même façon de classer un cas « expliqué », « probablement expliqué » ou « non identifié » — est la condition minimale pour qu’un jour, des données venues de dix pays différents puissent être agrégées et analysées ensemble. Sans ça, chaque étude reste une anecdote isolée.


8. 112 vidéos du Pentagone : pourquoi l’absence de données bloque tout

Depuis mai 2026, le Pentagone publie des vidéos UAP par vagues successives via le programme PURSUE — des séquences infrarouges et électro-optiques filmées depuis des aéronefs militaires. En août 2026, deux membres du Conseil consultatif scientifique sur les UAP, l’organe mis en place par le gouvernement américain pour apporter une expertise indépendante — Jacob Haqq-Misra, de l’institut Blue Marble Space, et Ravi Kopparapu, du Goddard Space Flight Center de la NASA — ont publié une analyse méthodique de 112 de ces vidéos.

Leur méthode : mesurer la vitesse apparente des objets filmés, en pixels par image, pour tenter de la convertir en vitesse réelle. Et c’est précisément là que le bât blesse. Pour faire cette conversion, il faut connaître trois paramètres : la distance entre la caméra et l’objet, le champ de vision exact de l’optique, et la trajectoire de vol de l’aéronef qui filme. Dans l’écrasante majorité des vidéos PURSUE, ces informations manquent — parce qu’elles n’ont jamais été enregistrées, ou parce qu’elles ont été retirées avant publication. Kopparapu résume le problème avec une image limpide : sans la distance, « un objet qui se déplace vite dans l’image peut aussi bien être un petit objet proche qu’un objet lointain qui va réellement très vite ».

Un contre-exemple mesure l’ampleur du problème : le fameux cas GoFast, une vidéo largement diffusée dans le grand public, contenait suffisamment d’informations annexes — notamment les conditions de vent rapportées ce jour-là — pour que les chercheurs puissent réellement estimer le mouvement de l’objet. Résultat : cette vidéo-là a pu être sérieusement analysée. Mais c’est l’exception, pas la règle. La conclusion des deux chercheurs est aussi sobre que frustrante pour qui espérait du spectaculaire : ces vidéos, en l’état, ne permettent ni de démontrer ni d’exclure l’existence de mouvements réellement anormaux — c’est-à-dire des trajectoires qu’aucun aéronef connu ne pourrait exécuter.

Ce manque n’a rien d’un hasard technique. Le Pentagone hésite à publier ses données de télémétrie complètes, de peur de révéler les capacités de ses propres systèmes de détection et de suivi — des informations sensibles pour la sécurité nationale. Un dilemme politique autant que scientifique, qui condamne pour l’instant la communauté à analyser des images belles à regarder mais impossibles à exploiter rigoureusement. C’est le meilleur exemple concret, dans tout ce dossier, du principe posé au chapitre 2 : sans métadonnées, une vidéo ne vaut, scientifiquement, pas beaucoup plus qu’un témoignage oculaire — aussi net et net soit-il à l’écran.


9. 3I/ATLAS et Avi Loeb : où s’arrête l’hypothèse audacieuse ?

Dernier cas d’école, et sans doute le plus instructif pour comprendre la frontière entre science ambitieuse et surinterprétation médiatique. Le 1er juillet 2025, le réseau de télescopes automatiques ATLAS, au Chili, repère un objet filant trop vite pour être retenu par la gravité du Soleil : 3I/ATLAS, seulement le troisième objet interstellaire jamais confirmé, après ʻOumuamua en 2017 et Borisov en 2019 — un corps né autour d’une autre étoile, éjecté de son système d’origine, qui traverse le nôtre par hasard avant de repartir pour toujours.

C’est là qu’entre en scène l’astrophysicien de Harvard Avi Loeb, déjà connu pour avoir suggéré, en 2017, que ʻOumuamua pouvait être une sonde artificielle. Fidèle à sa méthode, il a dressé la liste des « bizarreries » de 3I/ATLAS — une vingtaine au total : trajectoire remarquablement alignée avec le plan des planètes, calendrier de passage étonnamment pratique près de Mars et de Jupiter, structure de jets de gaz curieusement symétrique, composition chimique inhabituelle. Loeb a même construit sa propre échelle de notation, de 0 (comète parfaitement naturelle) à 10 (technologie extraterrestre menaçante), et y a placé 3I/ATLAS à 4 dans un premier temps, avant de redescendre à 3 au fil des observations.

Il faut être précis sur ce que Loeb affirme réellement : il n’a jamais dit que 3I/ATLAS était un vaisseau. Sa position, plus nuancée, est qu’aucune hypothèse ne doit être écartée tant qu’elle n’a pas été formellement réfutée par les données. C’est une posture qui agace une bonne partie de ses collègues — parce qu’elle inverse la charge de la preuve habituelle en science, où c’est l’hypothèse extraordinaire qui doit apporter des preuves extraordinaires, pas l’inverse — mais qui a le mérite de forcer une vérification systématique. Et c’est exactement ce qui s’est passé : après un an d’observations croisées par Hubble, James-Webb, SOHO, XMM-Newton, XRISM, et même les sondes Mars Express, ExoMars et Juice au passage, le consensus scientifique est devenu clair. 3I/ATLAS est une comète — une comète extraordinaire, peut-être vieille de 12 milliards d’années, formée bien avant notre Soleil, mais une comète. Loeb lui-même l’a reconnu : l’objet est « très probablement » naturel.

Ce qui rend ce cas si utile pédagogiquement, c’est le contraste entre le travail de Loeb — des hypothèses posées publiquement, des critères vérifiables, une position révisée à mesure que les données arrivent — et la façon dont une partie des médias en a fait un feuilleton « la comète pourrait être un vaisseau alien ». Loeb a d’ailleurs publié en 2026, avec le physicien Shaun Fell, un autre preprint spéculatif — non relu par les pairs — reliant les boules de feu vues dans certaines vidéos UAP du Pentagone à la physique théorique du « moteur à distorsion » (warp drive). Les auteurs eux-mêmes préviennent que leur modèle ne prouve rien : c’est une piste de travail, pas une découverte. La leçon vaut pour tout ce dossier : une hypothèse audacieuse, assumée comme telle et soumise à vérification, fait avancer la science. La même hypothèse, décontextualisée et présentée comme une quasi-certitude, fait le buzz — et dessert la cause qu’elle prétend défendre.


10. Ce qu’il faut retenir : ta grille de lecture

  • Le sujet UAP change de nature depuis 2025-2026 : moins de récits, plus d’instruments, de statistiques et de publications qui se contredisent en public — c’est bon signe, c’est comme ça que la science avance.
  • VASCO/Palomar montre à quoi ressemble un vrai débat scientifique : des données publiques, une corrélation assumée comme telle, une critique frontale, une réponse détaillée — rien n’est tranché, et c’est normal.
  • Würzburg (Allemagne) et l’ANU (Australie) illustrent deux logiques complémentaires : la mesure systématique et continue d’un côté, la mutualisation budgétaire et instrumentale de l’autre.
  • Le preprint ukrainien est le meilleur contre-exemple du dossier : affirmation spectaculaire, aucune relecture, données brutes non publiées, précédent de 2022 déjà invalidé.
  • Toronto et le GEIPAN rappellent qu’une méthode commune et reproductible compte plus qu’une révélation isolée — c’est elle qui permettra un jour de comparer des cas entre pays.
  • Les 112 vidéos PURSUE posent, en creux, la règle la plus importante de tout ce dossier : sans distance, sans champ de vision, sans trajectoire, une vidéo — aussi nette soit-elle — ne permet ni de conclure, ni d’exclure.
  • 3I/ATLAS et Avi Loeb tracent la ligne entre hypothèse scientifique audacieuse et surinterprétation médiatique : la première se révise face aux données, la seconde s’en affranchit.

La prochaine fois qu’un article annonce une « découverte choc » sur les UAP, trois réflexes suffisent : est-ce publié dans une revue à comité de lecture, ou juste un preprint ? Les auteurs distinguent-ils clairement corrélation et cause ? Et surtout — a-t-on les données brutes, ou juste une image spectaculaire sans distance ni échelle ? Si l’une de ces réponses manque, ce n’est pas forcément faux. Mais ce n’est pas encore de la science.


Sources